Pourquoi un chiffre ne permet pas de résumer une vie #72

À quoi servent nos échelles de satisfaction de vie ? - L'alcool n'est pas un facteur de risque de cancer - La bipolarité et les médias - Astuce pour les fêtes - À quel point les études rétractées influencent-elles la littérature scientifique ?

Psycho Papers
7 min ⋅ 29/01/2026

Désolé pour cette journée de retard de newsletter, on est tous malades à la maison et on se remet progressivement des maladies de l’hiver. Force à vous si vous êtes dans la même sauce.

À quoi servent nos échelles de satisfaction de vie ?

Mark Fabian :

Je relis les transcriptions de nos entretiens avec des personnes qui parlent de leur satisfaction dans la vie.

Je suis à nouveau frappé par le caractère dérisoire de notre petite échelle de 0 à 10 pour rendre compte de ce qu'elles disent.

Voici l’histoire d’une dame à la retraite qui raconte à mon assistant ce que c'est que d'avoir un fils atteint de schizophrénie paranoïde.

Elle donne une note de 7/10 à sa satisfaction de vie. Derrière ce chiffre se cachent des choses comme celles-ci :

« Une chose qui m'aide à tenir le coup, c'est que je pense qu'il n'en est pas conscient, qu'il ne sait pas vraiment à quel point il est malheureux. Je pense que c'est ce qui me permet de continuer. Je ne sais pas... »

« J'ai donné naissance à une personne, un être humain que j'ai mis au monde, qui n'est pas vraiment complet parce qu'il ne remplit pas une fonction dans le monde comme la plupart des gens peuvent le faire. Donc ça sera toujours comme ça, mais oui, oui, ça n'arrivera pas. En lui, il y a une partie qui n'est pas heureuse à l'intérieur. C'est certain. »

7/10. Cette dame indique avoir une satisfaction de sa vie dans la moyenne au Royaume-Uni.

Pendant ce temps, les données quantitatives nous indiquent que « les relations sont importantes » et que « la santé est bonne pour la satisfaction dans la vie ».

Je veux dire, qu'est-ce qu'on fait ici ?

Je comprends que la recherche qualitative est difficile à généraliser, etc., mais nous devons au moins être conscients de ce que nous essayons de mesurer et d'analyser.

Ce sont le genre de choses que nous pouvons obtenir grâce à la littérature. Cela me rappelle qu'un éminent chercheur en matière de bonheur pense que la littérature sur le sujet est sans valeur.

Les données les plus proches du phénomène qui nous intéresse sont le langage naturel, idéalement associé à des éléments audiovisuels multimodaux afin que nous puissions obtenir une résonance émotionnelle.

Les échelles de 0 à 10 sont très éloignées de cela, et nous devons nous efforcer de combler ce fossé.

https://bsky.app/profile/markfabian.bsky.social/post/3ll4vkjfrjs23

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L'alcool n'est pas un facteur de risque de cancer

Non, en fait, c'est un quadruple facteur de risque de cancer (Ouais le titre est bien clickbait).

En premier, l'alcool est dégradé par le foie en acétaldéhyde, une molécule carcinogène.

En second, l'alcool favorise la création par le corps de radicaux libres, des molécules endommageant l'ADN, les protéines et les lipides, pouvant favoriser l'apparition de tumeurs.

Ces radicaux libres peuvent en plus amener les cellules à produire des protéines anormales, provoquant des inflammations… augmentant de nouveau le risque de formation de tumeurs.

Enfin, l'alcool modifie les niveaux hormonaux - qui sont eux-mêmes des facteurs de risques de cancer. Par exemple, l'œstrogène augmente les risques du cancer du sein. L'alcool augmente la production d'œstrogène et réduit le niveau de vitamine A qui régule le niveau d'œstrogène.

Un cinquième facteur de risque bonus pour les fumeurs : l'alcool augmente l'absorption des molécules carcinogènes dans les cigarettes (mais aussi dans les cigarettes électroniques).

Le niveau recommandé de consommation d'alcool pour éviter les risques de cancer est : aucun. Et voilà pourquoi chaque goutte d'alcool augmente le risque de cancer : https://www.sciencealert.com/heres-why-every-sip-of-alcohol-increases-your-risk-of-cancer


La bipolarité et les médias

Il y a quelque temps, N. Demorrand, journaliste à France Inter, parlait de sa bipolarité dans un livre (puis dans tous les médias). Un article critique indique :

La question est clairement soulevée par la journaliste Maud Le Rest auteur de Tu devrais voir quelqu’un dans Marianne. Elle reconnaît que le texte du journaliste de France Inter est « Une parole à saluer, tant les maladies psychiatriques sont stigmatisées et vues comme un signe de faiblesse, d’imprévisibilité et inspirent la méfiance et la haine (…) Cela étant dit, Nicolas Demorand est loin de représenter le patient psy lambda, et son héroïsation quasi unanime a de quoi crisper. Le journaliste jouit en effet d’une position sociale TRÈS confortable, et on peut imaginer que ce « coming-out » (on peut émettre des doutes sur la pertinence de l’utilisation de ce terme ici, mais passons) lui coûtera bien moins socialement que si Didier de la compta venait en pleine conférence de rédaction annoncer qu’il est « malade mental » » ironise-t-elle avant de citer Anissa Ali, psychothérapeute qui remarque : « Je ressens un malaise face à cette tendance à l’hyper-transparence. (…) Cette libération de la parole, à outrance à mon goût, devient une énième injonction à tout dire », prévient-elle.

Maud Le Rest poursuit :

« Par ailleurs, le coup de projo mis sur Demorand et la reprise de son témoignage à toutes les sauces tend à rendre invisible les autres malades et à occulter la crise de la psychiatrie en France. (…) Didier de la compta n’aura sûrement pas le même accès aux soins que Nicolas, qui ironise sur le plateau de l’émission Quotidien sur la thalasso de l’hôpital Sainte-Anne, dont il s’est « barré au bout d’une journée » car il n’en « pouvait plus ». Et qui parle plusieurs fois par jour à son psychiatre par SMS et au téléphone ».

Merci à Dr. Mick pour l'info, et la source ici Tout le monde n'est pas Nicolas Demorand, par Aurélie Haroche :https://www.jim.fr/viewarticle/tout-monde-n-pas-nicolas-demorand-2025a1000999

Le livre de Dr Mick: https://placedessciences.fr/vivre-avec-un-trouble-de-sante-mentale/


Astuce pour les fêtes

Françis Galton, découvreur des empreintes digitales (avant, personne n'avait jamais vu le devant de leurs doigts), créateur du terme d'anticyclone, des ultrasons et de tonnes de trucs, est aussi connu par les psychologues comme étant le précurseur de l'analyse factorielle, menant aux tests d'intelligence.

Il se trouve qu'il a également publié un article dans Nature expliquant comment couper parfaitement un cake au chocolat pour en sortir deux parts et le renfermer pour qu'il évite de sécher à l'intérieur. Un véritable couteau suisse le gars.

Galton, F. Cutting a Round Cake on Scientific Principles. Nature 75, 173 (1906). https://doi.org/10.1038/075173c0


À quel point les études rétractées influencent-elles la littérature scientifique ?

Des chercheurs ont analysé un vaste pan de la littérature biomédicale, en regardant si des études rétractées étaient présentes dans les méta-analyses ou les revues systématiques, et ce qui se passe quand on les retire. Ils montrent que l'exclusion des essais contrôlés randomisés (ECR) rétractés entraîne un changement dans la direction de l'effet de 8,4 % des méta-analyses. Autrement dit, ces méta-analyses trouvent un effet positif avec les études rétractées, négatif sans.

De plus, la suppression des articles rétractés a modifié la signification statistique dans 16 % des cas (16% des méta-analyses avec un effet significatif ne le sont plus quand on retire les articles rétractés). Enfin, la suppression a changé à la fois la direction et la signification dans 3,9 % des cas.

Ces résultats révèlent à quel point les recherches retirées faussent silencieusement mais considérablement les synthèses de données, et comment cette contamination modifie les recommandations et les guides pour la pratique.

Xu, C., Fan, S., Tian, Y., Liu, F., Furuya-Kanamori, L., Clark, J., Zhang, C., Li, S., Lin, L., Chu, H., Li, S., Golder, S., Loke, Y., Vohra, S., Glasziou, P., Doi, S. A., & Liu, H. (2025). Investigating the impact of trial retractions on the healthcare evidence ecosystem (VITALITY Study I): retrospective cohort study. BMJ, 389, e082068. https://doi.org/10.1136/bmj-2024-082068


L’image qui fait réfléchir

Image d’une colonie d’algues volvox qui flotte autour d’une goutte de pluie. Chaque sphère est composée de centaines de cellules individuelles, ce qui nous montre à quoi ressemble la vie multicellulaire au tout début de notre histoire. Cette photo a gagné le second prix du Nikon Festival. Je vous laisse cliquer sur le lien pour découvrir le premier (et les suivants) : https://www.nikonsmallworld.com/galleries/2025-photomicrography-competition

Les limites de la science du bien-être

Un chercheur en sciences du bien-être remet en question les fondements mêmes de son domaine. Mark Fabian, de l'université de Warwick, a fait un billet de blog et propose une critique des méthodes quantitatives dominantes dans l'étude du bonheur. Je l’appelle dans la suite du billet Fabien mais c’est bien son nom de famille, pas son prénom.

Depuis les travaux pionniers de Diener et Veenhoven sur la satisfaction de vie dans les années 50, des centaines de millions de dollars ont été investis dans des études utilisant des échelles de mesure simples (à quel point êtes-vous heureux, de 0 à 10). Mais qu'avons-nous vraiment appris ? Que la santé physique, les relations sociales, l'emploi et le revenu sont importants pour le bien-être. Des connaissances que des penseurs comme Épicure articulaient déjà au 4ᵉ siècle avant J.-C.

Selon Fabian, seules deux découvertes peuvent être considérées comme véritablement nouvelles : la relation en U entre l'âge et la satisfaction de vie (baisse jusqu’à 40 ans, puis remonte), et le phénomène d'adaptation hédonique (notre tendance à revenir à un niveau de base après des événements positifs ou négatifs). Mais même ces résultats sont désormais contestés.

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Psycho Papers

Par Adrien Fillon

Adrien Fillon est post-doctorant au CNRS, LAPSCO à Clermont-Ferrand. Ses champs de recherche sont la psychologie sociale appliquée à l’éducation, la méta-science et la détection d’erreur.

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